Aujourd'hui la Turquie Juin 2010
Yasemin İnceoğlu est professeur
de communication à l’université
de Galatasaray. Elle nous livre
sa vision de l’évolution du monde
journalistique turque depuis
les années 80.
Selon Ayşe Arman,
chaque journaliste
a une façon d’aborder
son sujet. Qu’en
pensez-vous?
Avant de répondre
à votre question, je
dois apporter quelques
précisions qui
expliqueront l’émergence
de ce type de
réflexion. Le passage
de la presse aux médias,
dans les années
80 en Turquie, a engendré
une situation
préoccupante. Aux
grandes familles propriétaires
de presse,
comme les Simavi,
les Karacan ont succédé
les patrons venus
d’autres secteurs
ce qui a conduit à
une véritable évolution du concept de propriétaire
de journal ou de télévision. Ainsi
ces supports deviennent une arme pour
légitimer le pouvoir de ceux qui les détiennent.
De plus en plus, les relations entre médias,
politique et grand capital ont commencé à
s’imbriquer. Et, avec la progression de la
mondialisation, il est devenu impossible
de travailler honnêtement, non seulement
en Turquie, mais dans le monde entier.
Les médias ont commencé à s’aligner
sur le modèle d’une entreprise lambda au
lieu d’être une force d’énonciation et de
contrôle.
Avec les politiques néolibérales des années
80 et l’arrivée d’Özal en 1983, les
valeurs de la presse sont devenues très
différentes. La littérature des raccourcis
pour faire fortune, a commencé à encenser l’intérêt optimal et la
rentabilité. Le 12
septembre 1980 est
une date importante.
C’est le coup d’état
militaire, et le début
d’une période de dépolitisation.
Il fallait
alors de mettre de
côté les articles politiques,
sous peine de
se voir emprisonné
ou de voir le journal
fermer. La presse devait
trouve une façon
de s’en sortir. Et, ce
fut la publication de
nouvelles à contenu
plus sensationnel,
plus édulcoré, cruel
ou violent qui s’est
développée car ont
commencé les préoccupations
de tirage.
Comme on ne pouvait plus trop parler
politique, le journalisme a changé a du
s’adapter aux valeurs émergentes.
Et voyons la suite des années 80 avec
Ertuğrul Özkök. C’est un précurseur
avec qui commence une nouvelle ère de
journalistes starifiés. Il a ensuite mis fin
à sa propre ère, bien sûr…
Avec ces politiques libérales, la société
turque a évolué vers un peu plus de raffinement
et de sophistication. On assiste à
une prolifération d’éditorialistes écrivant
où se procurer les meilleurs cigares. Rıfat
Bali, chercheur et essayiste, les appelle
les nouveaux aristocrates. Chez nous, il
y a 300 voir 400 éditorialistes nationaux,
ce qui n’existe nulle part ailleurs dans le
monde. Enfin, cette mode est vite passée
et nous avons alors vécu de vraies terreurs
médiatiques. D’ailleurs, si vous examinez la presse en Turquie, du premier journal
ottoman Takvim-i Vakayi publié en 1831 à
l’époque de Mahmut II à nos jours, celle-ci
n’a jamais été indépendante et libre mais
toujours un moyen de publicité ou de propagande
aux mains du monde politique.
La liberté et la démocratie ne sont toujours
pas établies de nos jours!
Les journaux sont-ils responsables de
cette situation ?
Je ne pense pas que les journaux soient responsables,
mais si les journalistes veulent
être libres, la liberté et la responsabilité
doivent être en équilibre sur les deux côtés
de la balance. « Dans notre pays, la liberté
n’est pas garantie, elle nous échappe »,
crient-ils, mais personne ne montre, non
plus, la même sensibilité ni les mêmes
responsabilités. Pour moi,
on néglige trop la responsabilité.
Ce qui est appelé
de l’auto-contrôle est, en
fait, de l’autocensure.
Il est clair que les journalistes
ne sont pas libres,
puisqu’il y a des pressions
très fortes. Il existe
de nombreuses sources
de pressions, et pas seulement
politiques. Il y a
aussi la pression publicitaire
et cela amène automatiquement
un réflexe
d’autocensure. C’est pour
le journaliste la chose la plus amère. La
situation est alors la suivante, on se dit :
« Si j’écris cela, ce ne sera sans doute pas
publié, alors je vais rogner ceci et couper
cela, et je rendrais ainsi mon article plus
attrayant et plus soft. » La cause initiale
de l’autocensure est de toute façon économique.
La peur de perdre son travail et de
se retrouver sans argent, est la principale
source d’appréhension et d’anxiété. La désyndicalisation est aussi très importante.
Mais, les journalistes n’y ont pas
prêté grande attention à l’époque. En résumé,
à la question de savoir si les médias en
Turquie se portent très mal, je peux répondre
que non. Pour ma part, j’ai beaucoup
d’espoir. La situation était pire des années
90 à 2000. Mais, à chaque époque, le pouvoir
continue d’exercer une pression...
En Turquie, il y a bien 24 journaux nationaux
?
Oui, il y en a une vingtaine. Le tirage total
ne dépasse pas 5 millions.
Alors, serait-il faux de dire qu’on ne lit
pas beaucoup la presse en Turquie ?
Non. Laissons de côté les journaux, en
Turquie les gens n’ont pas l’habitude de
lire.
Peut-on parler de lecteur attaché à un
éditorialiste ?
Oui, vous n’ignorez pas que les lecteurs
sont très fidèles.
Disons qu’un éditorialiste x a quitté son
journal, le lecteur change immédiatement
de journal. Il n’y a pas de lecteur fidèle à
un journal.
On parle d’impartialité...
Mais l’impartialité est un mensonge,
comment l’impartialité peut-elle exister? En Turquie on
l’utilise comme l’équivalent d’objectivité, mais je considère
que l’objectivité n’équivaut pas tout à fait à l’impartialité.
Pour moi, l’objectivité est ce qui caractérise fidèlement un
objet. « Impartial » veut dire que je ne pense pas, que je n’ai
ni bon sens, ni conscience. Certes, tout le monde a une opinion,
mais ce qui est important, c’est de savoir de quel côté
vous êtes. Du côté de la force ? Du pouvoir ? Finalement, si
quelqu’un qui est devenu journaliste donne la parole à ceux
qui ne pensent pas comme lui et sont d’opinions opposées, on
peut considérer qu’il fait bien son travail s’il parvient à rester
le plus possible à équidistance des positions.